Mafia (la colère des enfants) est une réécriture contemporaine d’Œdipe à Colone de Sophocle, transposée dans un univers post-apocalyptique urbain. La pièce suit le retour d’un père aveugle – figure œdipienne –
qui cherche refuge dans sa cité d’origine, désormais en ruines. Il est accompagné de sa fille, dernier lien avec son humanité, et porte avec lui une prophétie : un oracle promet la bénédiction à ceux qui l’accueilleront dans sa mort.
Mais à la frontière de cette ville dévastée, trois jeunes – Zola, Aza et Paz – ont fait de ces décombres leur territoire. Ces adolescents, abandonnés par la génération précédente, ont développé leur propre code de survie, oscillant entre violence réactive et tentatives maladroites de reconstituer une communauté. Ils ne veulent rien du père, rien de son récit, rien de son oracle. Ils refusent l’héritage.
Entre le père et les jeunes s’ouvre un procès violent d’hospitalité : accueillir ou refuser l’étranger, accepter ou rejeter la transmission, croire ou non aux prophéties. La pièce culmine dans un acte de rupture définitive : les jeunes tuent le père, rejettent l’oracle, et restent seuls face aux ruines. Mafia (la colère des enfants) refuse toute consolation tragique classique pour poser une question douloureuse mais nécessaire : que
faire quand l’héritage est une malédiction ?
Ma démarche artistique avec Joussour Théâtre, compagnie que je dirige depuis 2019, se fonde sur l’idée que le théâtre est un art politique défini comme « l’intervention dans des rapports en vue d’établir leur modification » (Olivier Neveux). Je développe un théâtre qui réactive les grands récits mythologiques pour interroger les crises de notre époque, en refusant à la fois le cynisme et la naïveté.
Mafia (la colère des enfants) s’inscrit dans cette recherche continue. Comme dans Spartacus (2021-2023), je réinterprète un mythe antique dans une perspective contemporaine et populaire. Comme dans Tu es
Nora (2019), j’explore la question du territoire et de la possibilité de la paix quand c’est la violence qui a présidé à la rencontre. Comme dans Hôtel-Promontoire (2022) et Équinoxe (2023), j’interroge ce que nous
léguons aux générations futures dans un monde en crise.
Ce qui me fascine dans Mafia (la colère des enfants), c’est qu’il refuse la consolation. Les tragédies grecques, même les plus sombres, proposent une catharsis. Ici, non. Les jeunes tuent le père, rejettent la transmission, et restent seuls. C’est brutal, violent, et ça ne résout rien. Mais c’est honnête. C’est ce que je ressens quand je regarde le monde qu’on lègue aux adolescents d’aujourd’hui : crise climatique, inégalités croissantes, polarisation sociale. Ils héritent de catastrophes qu’ils n’ont pas créées. Leur colère est légitime.
Ma vision scénique s’ancre dans une esthétique du dépouillement. Je ne cherche pas à reconstituer spectaculairement l’univers post-apocalyptique, mais à le suggérer poétiquement. L’espace sera traité
comme un no man’s land, une zone frontière où les codes ont volé en éclats. Je privilégie la présence des corps, la matérialité de la parole, la relation directe avec le public. Cette approche s’inspire du « théâtre
pauvre » de Grotowski que la pièce cite, tout en étant consciente de l’historicité de cette référence – d’où la figure d’Apollon qui rit de cette citation.
Le travail sur la langue sera central. Comment les interprètes négocient-ils ces ruptures de tons constantes? Comment passent-ils de la poésie à la vulgarité, du mythe à l’insulte, sans hiérarchiser ces registres ? Cette polyphonie langagière doit sonner juste, vivante, contemporaine.
La choralité des trois jeunes m’intéresse particulièrement. Ils ne forment pas un chœur à l’unisson mais un ensemble fragmenté où chacun·e a sa voix tout en partageant une condition commune. Comment créer
cette dynamique de groupe qui maintient les individualités ? Comment faire exister leur communauté précaire sans la romantiser ?
Enfin, la figure méta-théâtrale d’Apollon permet de jouer avec les codes du théâtre. Ses interventions brisent l’illusion, commentent l’action, démystifient. Mais cette distance ne doit pas détruire l’émotion. C’est
un équilibre délicat à trouver : maintenir la capacité d’être touché·e tout en gardant un regard critique sur la fable tragique elle-même.
La résidence PCA serait le laboratoire idéal pour explorer ces questions avec des adolescents réels, pour voir comment ils s’emparent de ce matériau, pour affiner le langage scénique en collaboration avec eux.